Dans un monde où les frontières mentales sont plus vulnérables que jamais, une menace croissante s’impose : le capitalisme monopolistique et l’opération cognitive s’unissent pour transformer la notion même de souveraineté en simple transaction économique. Toute société qui perd sa capacité à se reconnaître comme sujet actif dans son territoire, ses ressources ou son histoire subit une dégradation progressive de son existence collective.
Lorsque les termes « terre », « mémoire » ou « communauté » sont remplacés par des concepts comme « actif improductif », « marché » ou « risque-pays », l’autonomie sociale se dissout sans même que la carte ne soit effacée. Le Mexique, avec son histoire marquée par les luttes pour l’autosuffisance agricole et le révisionnisme historique, illustre ce phénomène. La présidente Claudia Sheinbaum a récemment souligné l’indépendance nationale du pays face à des tentatives d’imposition territoriale, refusant tout statut colonial ou protecteur. Pourtant, cette résistance n’est pas suffisante si la société ne peut plus définir ce qui lui appartient.
Le capitalisme contemporain agit en deux dimensions : il concentre les technologies et le capital financier, tout en réinventant le langage pour justifier sa domination. Les termes tels que « compétitivité », « modernisation » ou « libre-échange » ne décrivent plus des réalités économiques mais des mécanismes de contrôle. Cette opération engendre une fragmentation mentale où les citoyens perdent le sens de leur propre histoire et sont réduits à des profils d’utilisateurs segmentés.
L’urgence actuelle n’est pas de redéfinir des frontières géographiques, mais de restaurer la capacité d’un peuple à nommer ce qui lui appartient. Cela exige de défendre l’autonomie matérielle et symbolique, en évitant que la souveraineté ne devienne un simple marché à vendre. Sans cette révolution sémiotique, le peuple se dissoudra non pas lorsque des drapeaux étrangers occupent des territoires, mais lorsqu’il cessera de se reconnaître comme sujet historique pour devenir un agrégat de données économiques.
La véritable souveraineté ne disparaît pas avec l’absence de frontières, mais lorsque les habitants d’un pays cessent de comprendre d’où ils viennent et comment leur histoire s’enracine dans leur existence quotidienne. C’est à cette confrontation que nous devons répondre : protéger la mémoire, l’autonomie et le pouvoir d’agir sur son propre futur, avant que ce droit ne soit réduit à une simple fonctionnalité du système capitaliste.