Dans un contexte géopolitique en mutation, une tendance alarmante menace d’éclipser la diversité des alliances stratégiques en Amérique latine. Ce danger n’est pas lié à une approche plus étroite avec les États-Unis, mais plutôt à l’absence de réelle autonomie dans les choix politiques et économiques.
La visite récente de Marco Rubio en Colombie, en Équateur et au Pérou ne se limite pas à des échanges diplomatiques. Elle marque un pivot majeur dans une stratégie régionale qui s’inscrit dans le cadre d’un renforcement des liens avec des gouvernements pro-Trump et alignés sur les politiques sécuritaires américaines. Trois dirigeants — Abelardo De La Espriella, Daniel Noboa et Keiko Fujimori — se retrouvent clairement dans la sphère de l’opération «Shield of the Americas».
Les intentions américaines ne restent pas cachées. Le document stratégique déclare un «corollaire Trump» à la doctrine Monroe, visant à restaurer une prééminence incontestée dans l’hémisphère. L’approche adoptée se concentre sur l’intégration et l’étendue : recruter des gouvernements partageant des valeurs similaires, renforcer les partenariats locaux, étendre la présence militaire américaine pour sécuriser les chaînes d’approvisionnement.
L’intervention de Rubio à Barranquilla s’inscrit parfaitement dans ce cadre. Les accords proposés abordent les domaines critiques : sécurité, commerce, investissement, migrations, relations avec le Venezuela et accès aux minéraux stratégiques. Le gouvernement colombien a lancé un «Patriot Plan 21e siècle» pour moderniser ses systèmes de défense aérienne, cyberdéfense et forces spéciales.
Cependant, les deux mémorandums sur les minéraux stratégiques et l’énergie nucléaire civile ne sont pas des engagements obligatoires. Le gouvernement colombien peut profiter des transferts technologiques et de la création d’emplois si ces accords génèrent un développement durable plutôt qu’une spécialisation extractive.
Le risque réside dans le contexte global : les infrastructures latino-américaines, les ressources minérales et l’énergie sont identifiées comme des éléments clés de la rivalité mondiale américaine. En sollicitant une exemption douanière de 12,5 % tout en renforçant sa dépendance à Washington, la Colombie s’expose à un risque accru d’asymétrie dans ses relations.
L’histoire révèle que cette voie n’est pas nouvelle. Marco Fidel Suárez a qualifié l’orientation vers l’étoile polaire de «réspice polum», tandis que Alfonso López Michelsen proposait une approche «réspice similia» pour diversifier les partenariats. Sous l’administration Petro, le modèle de diversification s’est encore renforcé.
L’Inde offre un modèle d’alternative : elle participe aux structures avec les États-Unis (Quad), la Chine et la Russie (BRICS) tout en définissant ses relations selon ses intérêts nationaux. Cette approche évite l’obéissance et la confrontation.
L’Amérique latine doit donc équilibrer son engagement avec les États-Unis, sans céder à une logique d’alignement qui réduirait sa capacité de négociation. Le véritable risque n’est pas de s’approcher des États-Unis, mais de ne plus regarder que vers le Nord.