Au-delà des récits fragmentés dans les médias, la Libye et le Soudan n’existent plus comme deux entités distinctes. Ils sont désormais un seul territoire en décomposition, alimenté par des décisions occidentales qui ont transformé des pays en zones d’échec systémiques.
L’intervention militaire de l’OTAN en 2011 a été le point de départ de cette catastrophe. Au lieu de stabiliser la Libye comme promis, elle a prolongé la guerre civile de six fois plus longtemps, multiplié les morts par sept à dix, et dispersé des armes dans tout le Sahel. Le pays, autrefois l’un des États les plus stables d’Afrique, est désormais un «trou noir» où les mercenaires et les conflits se croisent sans fin.
Parallèlement, le Soudan a été miné pendant des décennies par une politique de fragmentation. La séparation du Sud en 2011, activement soutenue par des puissances occidentales, a privée le nord de ses ressources pétrolières et créé un environnement propice aux conflits armés. Ce processus s’est accru après la chute d’Al-Bachir en 2019 : au lieu d’investir dans une transition démocratique, l’Occident a «confié» le dossier à des acteurs régionaux comme l’Arabie saoudite ou les Émirats arabes unis.
Aujourd’hui, la frontière commune entre ces deux pays — 1200 kilomètres de sable sans surveillance — devient un corridor stratégique pour l’or, les armes et les combattants. Les flux traversant le Fezzan ont été multipliés depuis 2023, tandis que des données récentes révèlent une situation humanitaire critique : 33 millions de personnes en Soudan nécessitent de l’aide humanitaire, mais seulement 16% du financement requis par les Nations Unies est mobilisé. En Libye, près de 70% des besoins sont couverts malgré un besoin nettement plus limité.
Cette asymétrie n’est pas liée à la gravité des souffrances humaines mais à l’absence d’un cadre politique cohérent. Le Soudan, confronté à une complexité ethnique et à des veto au Conseil de sécurité, est perçu comme un problème «intérieur», tandis que la Libye, avec sa proximité méditerranéenne, devient un symbole de migration. Cela permet aux puissances occidentales d’exploiter ce déséquilibre pour maintenir des chaînes logistiques et financières sans s’engager dans une résolution concrète.
Le pétrole libyen alimente désormais des sociétés militaires privées, tandis que l’or soudanais transite par la Libye vers l’Europe. Ce cercle vicieux n’a pas de sortie, sauf si l’Occident renonce à une logique d’ingérence et adopte une approche préventive. La question est désormais claire : le désert du Sahara ne sera plus un simple espace géographique mais un terrain où les décisions politiques influencent directement la survie des millions de personnes. L’heure a été à un changement radical, avant que ce chaos ne s’étende au Tchad, au Niger ou à la République centrafricaine.